Le film de Laïs Lancester n'est pas tout à fait un film comme un autre.

Jamais sorti en salle, J'suis pas malheureuse est un film de fin d'études que la jeune femme à mis plusieurs années à réaliser. A l'image, son groupe de copines d'Argenteuil, quelques filles que l'on voit hésiter ou non dans leurs choix de vie, affirmer ou pas leurs différences, exprimer leurs désirs aussi.

Ce qui pourrait sembler juste des souvenirs d'une bande de filles s'est finalement transformé en plus que ça.

LaisLancester

Terminé en 2018, le film documentaire de Laïs Lancester présenté aux Champs Libres dans le cadre du mois sur les droits des femmes, est le fruit de cinq années de travail ; cinq années durant lesquelles la réalisatrice suivait sa formation à la fac de cinéma de Paris 8. Les premières images, Laïs les a tournées pour s'entrainer sans savoir ce qu'elles deviendraient. Elle avait dix-huit ans, ses copines aussi ; toutes quittaient le lycée et tentaient de se dessiner un avenir.

Face à la caméra, Sabrina, Nina, Janah et les autres sont étonnament naturelles. Puisque ce n'était qu'un jeu au départ, elles jouent avec la caméra, se révélant tour à tour en post-adolescentes un peu superficielles ou en jeunes adultes obligées de se construire sur des bases pas toujours solides. On y parle beaucoup de séduction et de sexualité mais aussi des obstacles semés par la vie sur leur chemin : la difficulté à s'affirmer lesbienne dans une cité ou devant sa famille, les problèmes de santé d'une mère, l'abandon d'un père, les difficiles choix d'études ou de métier...

Il y a les voix des copines et puis il y a la voix off, celle qui raconte. «  C'est des moments de vie, on ne va pas suivre un scénario – explique la réalisatrice – ce qui va guider le film c'est moi, mon évolution à moi en les regardant, en grandissant en même temps. C'est moi qui raconte le temps qui passe ».

« C'était important de filmer cette butte ;
c'était raconter notre rapport à Paris, à la fois proche et lointain »

« Il y a plein de malheur et en même temps on rit de plein de choses ». C'est ce sentiment qui a dominé lorsque Laïs a dû choisir un titre pour son film. Elle a opté pour une phrase prononcée par l'une des copines : « j'suis pas malheureuse ». Même si le « je » ne reflète pas tout à fait l'idée du film que la réalisatrice défend comme « un film collectif ».

JsuispasAu fil des années - trois ans de licence, deux de masters – Laïs Lancester a petit à petit préparé le montage final. « Ce n'est pas un fim de souvenirs – dit-elle aujourd'hui – c'est un film qui raconte une histoire qui n'est pas dédiée à nous ni à notre entourage ». D'ailleurs, les familles des jeunes filles ne l'ont jamais vu. Toutes les mères savent qu'il existe mais pas question qu'elles entendent les confidences que leurs filles y expriment en toute liberté. Quant au reste des familles...

On imagine assez facilement que ces « frères » que l'une d'elle évoque ne seraient pas tellement d'accord. Dans l'intimité d'une chambre d'ado, elle rêve d'un métier qui lui permette de voyager mais songe plus sérieusement à un BTS Assurance parce que dit-elle ses frères qui déjà la surveillent ici ne la laisseraient certainement pas partir à l'étranger !

Laïs assure avoir « gardé ce qui [la] touchait le plus et [qu'elle] trouvait le plus fort ». Comme ces scènes sur la butte face à l'immensité de Paris dans un lointain un peu brumeux. « C'était important pour moi de filmer cette butte – dit-elle – parce que c'était raconter notre rapport à Paris, cet endroit à la fois proche et lointain »

« On s'invente des vacances avec une piscine gonflable derrière le mur d'un jardin ;
ce sont nos vies, elles sont comme ça ! »

La cinéaste dit avoir eu aussi envie de raconter un territoire. Argenteuil n'est qu'à quinze minutes en train de la capitale mais les jeunes n'y vivent pas comme les Parisiens. « Nous, on ne va pas boire des verres, on se retrouve dans les chambres ou on s'invente des vacances avec une piscine gonflable derrière le mur d'un jardin - décrit-elle – mais ce sont nos vies, elles sont comme ça ! »

PasmalheureuseEt ces filles c'est vrai ne semblent pas malheureuses et adoptent même une belle liberté de ton dans leurs propos ou leurs attitudes. « On était jeunes et c'était bien d'y aller sans réfléchir » analyse Laïs Lancester. Des années plus tard, son film présenté dans quelques festivals continue à être programmé comme à Rennes dernièrement. Ses amies se disent fières de l'avoir fait et elle semble être la plus réservée. « C'est moi – dit-elle – qui les ai censurées parfois. »

D'une centaine d'heures de rushs Laïs Lancester a fait un documentaire de 45 mn. Aujourd'hui, même s'il lui arrive encore parfois de les filmer, elle se dit « heureuse de retrouver [ses] copines sans caméra ». Un jour, en parlant du film, l'une d'elle lui a dit  : « en fait, Laïs, c'est une déclaration d'amour que tu nous a fait ».

La jeune cinéaste l'exprime à sa façon. « La seule chose que je sais – dit-elle - c'est que je suis bien avec mes copines et ça a guidé mon film. Il n'y a rien de plus rassurant pour moi encore aujourd'hui, à trente ans, que d'être avec elles ! » Une force d'amour qui traverse les images !

Geneviève ROY

Le documentaire J'suis pas malheureuse de Laïs Lancester (2018) a été présenté aux Champs Libres le 9 mars et peut-être visionné en ligne

Photo 1 - Sur le plateau des Champs Libres le 9 mars (Laïs Lancester à gauche)

Photos 2 et 3 - Extraites du documentaire