Les femmes doivent parler dit-on souvent. Le silence n'est pas la solution pour se reconstruire après des violences. Parler c'est à la fois aller mieux et permettre que le ou les agresseurs cessent leurs agissements.
Mais les femmes savent-elles toujours à qui s'adresser ? Qui va les entendre et surtout les écouter ?
A l'invitation de HF+ Bretagne, Marine Turchi et Anne Bouillon étaient à Rennes voilà quelques jours. La première est journaliste, spécialiste des enquêtes sur les violences sexuelles et sexistes (VSS). La seconde est avocate à Nantes et accompagne chaque jour des femmes victimes dans leur processus judiciaire. Refuser le huis-clos, rendre les débats publics, médiatiser les affaires... autant de possibilités pour les femmes de faire entendre leur parole.
Marine Turchi est journaliste à Médiapart où elle s'est spécialisée dans les affaires de violences sexuelles et sexistes. Pour elle, la presse a vraiment un rôle essentiel à jouer dans la dénonciation de ces crimes et fait clairement « avancer les choses ». Si les médias se heurtent encore fréquemment aux critiques notamment du monde judiciaire, la journaliste assure que lorsque des affaires sont médiatisées, ça permet à la fois de sensibiliser un large public et de multiplier les témoignages. Chaque nouvelle affaire sert de déclencheur.
La présomption d'innocence : une façon de dire « taisez-vous ! »
On accuse souvent les journalistes de se transformer en « tribunal médiatique » et de ne pas respecter la présomption d'innocence. Chacun a sa place et c'est ensemble qu'on peut avancer dans le bon sens, rétorque Marine Turchi. « La présomption d'innocence – rappelle-t-elle – est une disposition pénale qui s'applique lors d'une enquête » mais ne concerne pas la presse.
Les journalistes, insiste-t-elle, ont une déontologie, des principes qui encadrent leur travail et doivent pourvoir répondre de leurs écrits devant la justice. Et si les médias ont l'obligation de laisser la parole au contradicteur, rien ne les empêche de publier quand celui-ci refuse de s'exprimer.
Pour elle, la présomption d'innocence « ne veut pas dire : on ne dit rien », au contraire, le rôle des médias est bien d'alerter, de donner à voir ce que les auteurs de violences voudraient cacher. Et si ces derniers se disent atteints dans leur vie privée ou injustement accusés, ils disposent de leviers judiciaires comme le dépôt de plainte pour diffamation ou dénonciation calomnieuse.
Etonnament, s'amuse-t-elle, ceux qui le font de façon ostentatoire, retirent généralement leur plainte quelques mois plus tard dans la plus grande des discrétions. En fait c'est un alibi, estime-t-elle ; « la présomption d'innocence mise à toutes les sauces aujourd'hui, c'est juste une façon de nous dire : taisez-vous ! »
La réalité c'est « cette violence systémique qui n'en finit pas »
L'avocate Anne Bouillon abonde dans le même sens. Elle déplore cette idée qui semble faire son chemin dans les esprits qui serait que la présomption d'innocence n'existe plus. « On entend dans le monde judiciaire comme dans le monde médiatique – regrette-t-elle – des voix qui voudraient faire croire que le victimaire a pris le dessus sur les principes fondamentaux du droit et qu'on serait passé d'une société extrêmement violente à l'endroit des femmes plongées dans le silence à une société vengeresse qui cherche à sacrifier de pauvres hommes sur l'autel du féminisme ».
« Ce n'est pas du tout ce que j'observe » clame l'avocate qui affirme qu'aucun juge ne renonce jamais aux droits de la défense. Le problème est ailleurs dit-elle. Le problème ne se trouve pas dans les récits de quelques hommes qui ne supportent pas leur mise en accusation et quelques autres qui les soutiennent mais bien dans les chiffres qui ne bougent pas.
La réalité dit-elle « c'est le nombre de femmes qui meurent qui ne diminue pas, le nombre de viols qui s'échelonne toujours entre 80 et 90 000 chaque année, le nombre d'enfants incestés qui reste de un sur dix et cette violence systémique qui n'en finit pas ». Pour elle aussi, tous les débats sur la présomption d'innocence soit disant bafouée n'ont d'autre but que de « déplacer la focale » dans un monde où les courants masculinistes reviennent massivement en force.
« Des témoins qui nous alertent ; ça n'arrivait jamais avant »
Des débats qui en tout cas auraient peut-être une vertu : celle de faire parler. Toute affaire médiatisée agit comme une pédagogie. C'est ce que pensent les deux invitées de la table ronde de HF+ Bretagne.
« Je ne fais plus le même métier aujourd'hui qu'avant #Metoo » reconnaît Anne Bouillon qui se réjouit d'une « attention accrue sur la question des femmes et des violences ». Ce qui ne change pas, c'est la violence ; mais ce qui avance c'est l'écoute accordée aux femmes et aux personnes qui les représentent, « une parole moins tournée en dérision » déclare encore l'avocate. Pour sa part, elle refuse catégoriquement les procès à huis-clos.
« La publicité des débats – affirme-t-elle – rend service à tout le monde ». Preuve à l'appui, elle dit comment la condamnation d'un agresseur dont elle représentait la victime voilà quelques mois au tribunal de Rennes a permis à une autre femme de réagir. « Le nom de l'accusé est sorti dans la presse – raconte-t-elle – et une femme m'a appelée pour me dire qu'elle avait subi exactement la même agression de la part de cet homme. Son affaire avait été classée sans suite et aujourd'hui, l'enquête redémarre ».
Malgré un contexte assez sombre pour les combats féministes, Marine Turchi veut, quant à elle, garder un certain optimisme. Son travail, explique-t-elle, est facilité par la conscientisation du public. Sa rédaction reçoit de plus en plus de témoignages et elle juge son action « d'utilité publique ». « Une première plainte a été médiatisée, une enquête est publiée et on va être contacté.e.s par d'autres personnes. Aujourd'hui, on a des témoins qui nous alertent ; ça n'arrivait jamais avant 2017, quand on était dans les pages faits divers ! »
Geneviève ROY
La table ronde organisée par HF+ Bretagne se déroulait le 14 mars aux Ateliers du Vent dans le cadre de la programmation de Rennes Métropole.
Pour aller plus loin, on peut lire :
Affaires de femmes de Anne Bouillon aux éditions l'Iconoclaste
Faute de preuves de Marine Turchi aux éditions du Seuil