Clémentine Moulin sait de quoi elle parle, elle qui est à la fois navigatrice et plongeuse et qui partage la vie d'un marin. Tous deux ont créé le podcast Women of the Seas dont la BD Aventurières de la mer est le prolongement.
Invitée au salon Rue des Livres à Rennes, elle a rappelé son envie de mettre en lumière ces femmes qui exercent des métiers parfois totalement inconnus, souvent juste méconnus, mais toujours largement associés au masculin.
Le but de tout ça, dit-elle, c'est de faire voyager bien sûr mais aussi d'inspirer d'autres femmes qui pourraient se dire « pourquoi pas moi ? »
« Je ne peux pas vivre sans la mer » confie Marie-Pierre, archéologue sous-marine. Comme elle, toutes les femmes que Clémentine Moulin et Antoine Clément ont rencontré pour leur podcast Womens of the Seas sont des passionnées de l'océan. Pourtant, leurs conditions de vie et de travail sont rudes voire vraiment hostiles.
C'est ainsi en tout cas que l'exprime Céline, capitaine de frégate de la Marine Nationale et première commandante du brise-glace l'Astrolabe lorsqu'elle rejoint le Pôle sud depuis la Tasmanie pour ravitailler la base française de Terre Adélie. « Le danger peut surgir au dernier moment (…) c'est le milieu le plus hostile du monde. Je n'ai pas le droit à l'accident ».
« Il y avait trop de mer, j'avais froid,
j'étais malade et fatiguée »
Elles sont huit mises en images et en couleurs par Anne Smith, peintre officielle de la Marine. C'est sa rencontre avec le couple Moulin-Clément pour un épisode du podcast qui a déclenché le projet de BD. Des textes écrits à la première personne, comme des témoignages, et des dessins au plus près de la réalité pour une BD à la fois informative et esthétique. On suit avec intérêt ces aventures hors normes dont les héroïnes sont biologiste, photographe, archéologue, mécanicienne, capitaine ou encore skippeuse. « Le podcast permet d'imaginer, là on rentre dans le concret - commente Clémentine Moulin – ça permet aussi de toucher un autre public et de partager d'une autre manière ».
Caroline, Marion, Sarah et les autres disent les hasards et les rencontres qui souvent les ont menées en mer. Elles disent aussi les difficultés et l'épuisement de métiers difficiles dans des conditions qui le sont encore plus, quand les yeux ne se posent que sur la blancheur éblouissante de la banquise, sans aucune végétation pour arrêter le regard, ou que « la neige tombe à l'horizontal ». Elles disent enfin le découragement en Méditerranée, lorsqu'il s'agit de secourir des migrant.e.s entassé.e.s sur leurs embarcations de fortune ou face à la pollution des eaux.
« Il y avait trop de mer, j'avais froid, j'étais malade et fatiguée » se souvient Julie qui raconte une navigation dans les mers du sud. « Mon rôle de témoin était difficile » analyse Maud, photographe à bord de l'Aquarius, bateau de SOS Méditerranée, qui se compare aux « autres [qui] soignent et sauvent ». A l'issue de cette mission, la jeune femme aura du mal à retourner nager dans la Grande Bleue, envahie par « l'obsession de croiser des corps abandonnés ». Quant à Marion, étudiante au moment de son embarquement, elle prend conscience de la quantité de déchets rejetés à la mer et décide « d'agir en conséquence ». A son retour à terre, elle poursuit ses études avec une sensibilité nouvelle pour les problématiques environnementales.
« Une fuite de tout ce qui me déçoit dans ce monde »
Malgré tout, elles reconnaissent toutes que la mer leur est vitale. « Etre en mer est un besoin » dit Sarah, biologiste. « Je suis à ma place en mer, j'ai besoin d'infini » avoue Charlène, officière de Marine Marchande qu'on découvre aux commandes d'un tracteur à chenilles traçant les 1100 km de banquise pour rejoindre une base au Pôle Sud.
Pour Clémentine Moulin, être en mer, c'est aussi s'alléger des contingences matérielles de la vie quotidienne. « On n'a pas besoin de faire de courses, de faire à manger, de se préoccuper de la situation géopolitique ; on est dans le concret des éléments et de l'environnement autour ». C'est d'ailleurs parfois difficile de rentrer à terre ; il faut un peu de temps pour se réhabituer.
La solitude en mer reconnaît l'une des ces aventurières « apaise et protège ». « Une fuite sans doute – dit-elle encore – de tout ce qui me déçoit dans ce monde ». Et la possibilité au cours des quarts de nuit, comme le décrit une autre avec poésie « d'écouter le bruit de la mer et d'observer la bioluminescence, les reflets fluo du plancton en surface ».
Geneviève ROY
Pour aller plus loin :
Ecouter le podcast Women of the Seas – troisième saison en cours, huit épisodes par saison
Lire la BD Aventurières de la mer - textes de Clémentine Moulin et Antoine Clément, dessins de Anne Smith - éditions Ouest-France et découvrir les parcours de Caroline Britz, journaliste, Charlène Gicquel, officière de la Marine Marchande, Julie Lherault, skippeuse, Marie-Pierre Jézégou, archéologue sous-marine, Marion Lauters intendante à bord de Tara, Maud Veith, photographe, Sarah Romac, biologiste et Céline Tuccelli, capitaine.