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« C'est un livre qui est féministe parce que je suis féministe mais si je devais faire un récit féministe je ne l'écrirais pas du tout comme ça » déclare Aude Ziegelmeyer invitée voilà quelques jours à Rennes à l'occasion du festival L'Ouest Hurlant.

Deux jours pour s'intéresser aux cultures de l'imaginaire.

Et en particulier, dans le cadre des vendredis de la bibliothèque des Champs Libres à l'ouvrage de la jeune autrice, Peau D'âme.

 

C'est un sous genre à la mode dans la dark fantasy. On revisite les contes de notre enfance. Une façon d'y découvrir ou d'y confirmer que eux aussi sont largement marqués de l'empreinte du patriarcat. Aude Ziegelmeyer adorait lorsqu'elle était petite fille le conte d'Andersen Les Cygnes sauvages. Mais c'était la version en film d'animation d'un autre conte du même auteur, Peau d'âne, qui la réjouissait le plus. « C'était pas très bien dessiné, les dialogues étaient nuls mais avec ma sœur, ça nous faisait mourir de rire ; ça m'a marquée et ça reste un souvenir joyeux » se remémore-t-elle aujourd'hui.

Etudiante, c'est en écrivant son mémoire de Master d'Histoire de l'Art que la jeune femme cherche un moyen d'écrire avec plus de liberté, loin du « carcan universitaire ». Une première expérience qu'elle juge peu réussie lui ouvre néanmoins de nouveaux horizons. Plutôt qu'une thèse, elle choisit de « donner la chance à l'écriture ». Toutes ses recherches sur « la manière dont l'identité est transformée, modifiée, blessée par des modifications corporelles et comment la peau influe sur l'identité » serviront à nourrir ses récits de fiction.

« C'était ça qui m'intéressait,

la libération de la femme par le monstre »


Et c'est bien évidemment Peau d'âne qui lui revient alors en tête. Du conte classique, hérité de la tradition orale, elle ne gardera finalement pas grand chose. Le principal toutefois : un âne « qui défèque de l'or chaque matin » et assure la grande richesse du roi et un père souhaitant épouser sa propre fille.

Peut-être cela a-t-il échappé aux jeunes lecteur.ice.s et aux fans du joli film de Jacques Demi, mais c'est bien d'inceste dont il est ici question. Et Aude Ziegelmeyer, elle, l'avait compris très tôt. « Dans Peau d'âne, c'est la princesse qui est victime et c'est elle qui est punie. Son père essaie de l'épouser, elle arrive à s'enfuir et à la fin tout va bien pour lui. J'ai toujours trouvé ça insupportable ! »

Alors son héroïne, rebaptisée Blanche, non seulement arrivera à s'enfuir mais elle choisira ses armes et assumera les conséquences de ses actes. En mêlant quelques éléments de Peau d'âne avec d'autres « motifs » piochés dans d'autres contes et notamment dans La Belle et la bête, la jeune autrice s'empare de la figure de la princesse pour en faire un monstre. Belle et bête à la fois. « C'était ça qui m'intéressait – explique-t-elle – la libération de la femme par le monstre ».

Ziegelmeyer 2Une façon aussi devine-t-on de régler quelques comptes avec les troubles du comportement alimentaire ; « quand la bête mange, elle est monstrueuse un peu comme quand on grandit avec l'anorexie ou la boulimie et qu'on se sent monstrueuse » dit-elle encore. Sa princesse monstre est là pour défendre une idée : on a le droit de manger, on a le droit d'avoir faim !

Mais aussi en arrière-fond, Aude Ziegelmeyer parle emprise et relations toxiques. « On parle – dit-elle – d'une fille qui a failli être mariée à son père, qui fait des choses horribles pour s'en sortir et qui est seule dans un monde qu'elle ne connaît pas ; elle essaie juste de survivre ». Sûrement une allusion à des relations vécues qui auraient laissé comme « un flou mental et juste ce besoin de survivre, quelque chose de très instinctif ! »

 « Le cœur du bouquin c'est cette princesse

qui veut montrer à son père qu'elle mérite son respect,

qu'elle n'est pas sa possession »

Aude Ziegelmeyer est aussi illustratrice. Sa première approche de la princesse Blanche est d'abord passée par le dessin. « Elle est tout de suite sortie de la page » raconte-t-elle décrivant sa jolie princesse aux longs cheveux blancs blonds, aux yeux très noirs.

Aude Ziegelmeyer est encore une grande lectrice. Elle s'est amusée à glisser dans son récit tout ce qu'elle adore : les labyrinthes du Nom de la rose, son roman préféré qu'elle relit régulièrement ; des allusions à la Chanson de geste ou aux romans historiques ; des références à cette Alsace dont elle vient ou à ses origines polonaises...

Son roman a été publié dans une collection qualifiée de Young Adult parce qu'on y parle de quête et d'émancipation d'une très jeune fille. Souvent on lui demande quel message elle souhaite transmettre aux plus jeunes. Elle n'y avait pas vraiment pensé avant. D'ailleurs, elle estime qu'elle n'est pas là pour ce genre de chose. « Le cœur du bouquin c'est cette princesse qui veut montrer à son père qu'elle mérite son respect, qu'elle n'est pas sa possession – dit-elle – Je n'écris pas pour faire des leçons de morale mais je crois que ce qui est important c'est de s'écouter, de se découvrir soi-même et d'avoir une communauté autour de soi. »

Sa princesse Blanche a autour d'elles d'autres « femmes avec lesquelles elle grandit, sur qui elle peut compter et qu'elle-même peut aider ». Une sororité que défend Aude Ziegelmeyer même si son récit ne repose pas totalement là-dessus. « Blanche n'est pas seule mais elle évolue seule, pas dans son groupe. Pour moi – rappelle-t-elle enfin – ce qui est important dans le féminisme c'est l'aspect communautaire, le changement de société. » Et si changer son propre destin c'était déjà commencer à changer la société tout entière ?

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : Peau d'âme de Aude Ziegelmeyer aux éditions Gulf Stream