
Elles ont accepté de jouer le jeu du dévoilement. Loin des savoirs universitaires qui les animent d'ordinaire, neuf enseignantes-chercheuses, de différentes générations et disciplines, ont répondu à l'appel de leur consœur Arlette Gautier de l'Université de Bretagne Occidentale de Brest.
Dans l'ouvrage collectif Féministes et universitaires ? publié aux Presses Universitaires de Rennes, elles signent des « autobiographies intellectuelles ».
Et le point d'interrogation du titre n'est pas anecdotique dans un milieu où les études sur le genre ne font pas toujours consensus.
Pas toujours facile de s'affirmer féministe dans le monde du travail. C'est pourtant un endroit où les inégalités restent bien visibles et régulièrement documentées. Les neuf récits livrés par les enseignantes-chercheuses de l'UBO qui signent les différents chapitres de cet ouvrage sont encadrés par une introduction et une analyse de Arlette Gautier, maîtresse de conférence en démographie et professeure de sociologie.
C'est à son invitation que les universitaires se sont penchées sur leurs parcours, y cherchant les raisons qui avaient pu être à l'origine de leurs sujets de recherches qu'il s'agisse de sociologie, de psychologie ou de littérature ou civilisation. « Une approche peu commune dans le milieux des sciences humaines (…) où l'objet d'étude est nettement dissocié du sujet chercheur » comme le souligne Fatima Rodriguez, professeur en langue, littérature et civilisation espagnole.
Des approches variées pour des points de vue divers. « A la question : es-tu féministe ? Je ne peux que répondre : comment ne pas l'être quand on est femme ? » décrète Nathalie Narvaez quand Marie-Laure Déroff reconnaît « je crois avoir été longtemps indifférente au féminisme ». C'est en pratiquant la sociologie qu'elle est devenue féministe dit-elle et elle entend enseigner non pas en tant que féministe mais d'abord en sa qualité de sociologue. « S'il y a des combats à mener à l'université – écrit-elle – ils ne diffèrent pas de ceux de la société en général et du monde du travail en particulier ».
Comme elle, d'autres chercheuses dénoncent les pratiques sexistes du monde universitaire et ces années où elles devaient mener leurs recherches « d'inspiration féministes en les déguisant sous des intitulés tolérés par l'institution » voire choisir de sortir de cette institution pour poursuivre leurs travaux. « Dans la programmation d'un séminaire – raconte Edith Gaillard, maîtresse de conférence en sociologie – il m'est demandé de ne pas mettre le mot "féminisme" pour ne pas effrayer certains collègues ! »
« Etre reconnue et visible en tant que femme »
Au fil des pages, certaines se remémorent des violences subies, des humiliations vécues, des inégalités flagrantes dans le traitement de leurs travaux par rapport à ceux de collègues masculins. D'autres n'hésitent pas à évoquer leur orientation sexuelle. D'autres encore expliquent comment les termes ont pu évoluer au cours des époques avec l'emploi des mots « femmes », « genre », « sexualité » voire « queer » induisant ainsi des nuances dans les recherches.
Coté vocabulaire toujours, certaines s'interrogent sur leur façon de se nommer. Maîtresse de conférence ? Enseignante-chercheuse ? Une chose est sûre « être reconnue et visible en tant que femme à partir de l'intitulé de mon poste et de ma fonction, dans un espace où le masculin est présupposé, à tort, comme le neutre, est maintenant fondamental pour moi » affirme la sociologue Christèle Fraïssé.
Elles ont rencontré les luttes collectives et les ont parfois vécues comme une libération. « Savoir que le MLF existait, que le viol était reconnu comme un rapport de pouvoir (…) m'a sauvé la vie » confie Arlette Gautier. S'en sont aussi quelquefois éloignées estimant que leurs connaissances étaient plus utiles ailleurs notamment dans « la diffusion de savoirs » et constatant comme Marie-Laure Déroff « les relations complexes entre le mouvement militant et les universitaires ».
Celles qui s'effacent généralement derrière leur travail disent ici les familles qui permettent ou limitent selon les cas l'émancipation, la société des années 50/70 où les pères sont encore tout puissants, les éducations différentes entre filles et garçons. Et souvent leurs mères ou leurs grands-mères, figures importantes de leur construction, qu'elles soient militantes ou au contraire soumises au patriarcat.
Ce sont bien ce qu'elles ont connu, vécu, observé qui progressivement a fait d'elles des femmes soucieuses d'étudier la place des femmes dans la société. « Les conditions de vie sont aussi des conditions de vue » rappelle encore Arlette Gautier pour qui il n'est pas indifférent de constater que la majorité des universitaires autrices de ce livre ne sont pas issues des milieux sociaux les plus favorisés.
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : Féministes et universitaires ? - ouvrage collectif sous la direction de Arlette Gautier, éditions PUR



