
A l'occasion des journées des droits des femmes, la Maison Bleue de Rennes programme le documentaire de Thierry Compain, "Nous n'étions pas des Bécassines". Sorti en 2005, ce film semble retrouver un nouvel intérêt s'étonne le réalisateur à qui on demande de plus en plus souvent de venir soutenir une projection un peu partout en Bretagne. Thierry Compain profite toujours de ces diffusions pour défendre sa vision de la « petite bonne bretonne » ridiculisée par la bande dessinée devenue culte. Son film, lui, rend hommage à des « femmes fortes » et « belles » !
Il faut se tourner vers l'Histoire pour comprendre pourquoi un sujet qui peut sembler anodin comme Bécassine suscite parfois de vives réactions. Derrière la petite bonne bretonne un peu niaise et pataude, beaucoup croient voir l'ombre de leurs mère, grand-mère, tante ou cousine. La première moitié du vingtième siècle fut pour nombre de jeunes Bretonnes une époque d'exode rural et c'est à Paris que beaucoup se retrouvèrent employées à tout faire dans de grandes maisons où rarement on les traitait avec respect.
La "vraie" Bécassine, bonne bretonne caricaturale, fut créée en 1905 dans la Semaine de Suzette, "le journal des petites filles bien élevées", sous la plume de la rédactrice en chef du magazine inspirée par sa propre domestique.
« Elles sont belles, elles ont un beau discours
et au-delà de cette histoire, ça parle de la situation des femmes »
Pour le centième anniversaire de la naissance de l'héroïne des albums jeunesse, le réalisateur Thierry Compain avait collecté des témoignages dans son documentaire intitulé "Nous n'étions pas des Bécassines".
« J'ai eu la chance de les entendre, de les filmer – dit-il – elles ont raconté leur histoire en disant : on valait tellement mieux que cela ! » Aujourd'hui encore, alors qu'elles sont toutes décédées, il ne peut s'empêcher de s'enthousiasmer : « les femmes qui parlent dans ce film sont des femmes très fortes. Elles sont belles, elles ont un beau discours et au-delà de cette histoire de bonnes tout simplement, c'est vrai que ça parle de la situation des femmes dans la société »
Dévalorisées, humiliées, traitées de « ploucs », victimes d'injustice, de harcèlement et d'abus sexuels, souvent… elles ont tout enduré les petites bonnes bretonnes notamment celles qui se retrouvaient livrées à la vindicte populaire, parce que devenues « filles mères ». Tant d'histoires « tues, oubliées, évacuées » sous de lourds secrets de famille, écrasées par la représentation caricaturale de « travailleuses propres, dociles, fidèles, ne rechignant pas à la tâche, mais aussi de provinciales niaises et de domestiques bornées irrémédiablement bêtes... »
« Une libraire de ma connaissance a toujours refusé de vendre les albums de Bécassine dans ses rayons ; elle ne supportait pas cette exposition qui lui rappelait la détresse de sa mère, elle aussi, bonne » se souvient Thierry Compain.
« Les familles reconnaissent l'une des leurs,
la dimension et le nombre en font un sujet de société »
La réalité des Bretonnes, obligées d'aller chercher à la capitale le travail qui manquait chez elles fut bien loin d'être une comédie mais les conditions déplorables dans lesquelles elles devaient travailler chez de riches Parisiens sont restées ignorées, pendant longtemps. Ces femmes et leurs descendant-e-s ont apprécié que le documentariste leur redonne cette voix que Bécassine n'a pas faute d'ailleurs d'avoir une bouche qui lui permettrait de s'exprimer.
« Ce film a agi comme révélateur d'autres histoires » explique le documentariste, comme s'il avait « libéré la parole » sur d'autres « histoires vraies, intimes, de ces milliers de femmes ». A la suite de celles qui avaient accepté de témoigner pour lui, « elles se sont exprimées avec une telle volonté, une telle force et une telle jubilation d'avoir résisté » à ces migrations difficiles que d'un coup la honte a pu se transformer en une sorte de fierté à dire : « moi, aussi », « ma mère, ma grand-mère, aussi... »!
« Le spectateur se reconnaît, les familles reconnaissent l'une des leurs – dit encore le réalisateur – la dimension et le nombre en font un sujet de société » et finalement dépasse la Bretagne pour concerner toute la France. Voire le monde entier où d'autres Bécassines, « travailleuses pauvres, sont aujourd'hui encore en souffrance ».
Geneviève ROY
Pour aller plus loin :
"Nous n'étions pas des Bécassines" diffusion à la Maison Bleue le mercredi 11 mars à 18h 30 en présence du réalisateur Thierry Compain
A voir aussi un autre documentaire du même réalisateur à découvrir bientôt sur France 3 "Andrée, en son île"
Cliquez sur l'image pour connaitre le programme


