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Quand elles parlent d'une « grande famille » qui habite dans « une maison », elles partagent un peu de leur vie professionnelle.

Elise, Anaïs, Marlène et les autres ont choisi de se former aux métiers du bâtiment dans un cadre un peu particulier, celui des Compagnons du Devoir. Ce sont leurs parcours souvent atypiques et principalement celui d'Elise Fitterer que les clubs Soroptimist de Bretagne ont mis à l'honneur fin juin.

Le projet : soutenir la jeune menuisière qui représentera notre région aux prochaines olympiades des métiers. Désireuses d'être désormais des modèles dans des métiers traditionnellement réservés aux hommes, ces jeunes femmes l'ont affirmé : « on est là, il faut faire avec ! »

 

Depuis qu'elle a rejoint les Compagnons du Devoir, Elise est appelée Alsacienne. Une tradition qui demeure dans cette institution vieille de quatre-vingt cinq ans, toujours reconnue pour l'excellence de ses formations. Une trentaine de métiers sont aujourd'hui accessibles dans différentes filières (bâtiment, industrie, métiers du goût, métiers du cuir, etc.). Si les filles ont pu accéder aux différents apprentissages dès 1975, ce n'est que depuis 2004 qu'elles ont aussi la possibilité de faire le célèbre "Tour de France" où elles représentent 21% des effectifs et qui permet aux jeunes de parfaire leurs formations et d'obtenir le fameux titre de « compagnons du devoir ».

« En menuiserie, la dernière femme sélectionnée c'était il y a vingt ans ;

c'est ma principale motivation ! »

Elise Fitterer fait partie de cette élite. Sur les conseils de sa famille, et notamment son père, lui-même artisan du bâtiment, elle débute sa formation dès la fin de la classe de 3ème. Elle souhaite devenir architecte d'intérieur, mais impossible dans son Alsace natale de trouver un lieu de stage pour assurer son alternance.

EliseAlors, l'adolescente, après un stage de découverte qui la séduit, opte pour une formation en menuiserie. En gardant à l'esprit son objectif de reprendre ou créer sa propre entreprise un jour. « Commencer par un CAP me permet d'apprendre les bases techniques du métier – explique-t-elle quatre ans après ses débuts – pour après pouvoir évoluer en apprenant le design, la conception, les plans, etc. » Elle, pour qui l'aspect créatif est primordial, apprécie dès son premier stage d'être dans la « fabrication de quelques petites pièces ».

Depuis, Elise a fait son chemin. Désormais, elle poursuit sa formation loin de l'Alsace et notamment en Bretagne où elle a pu débuter son tour de France. Remarquée par ses formateurs, elle s'engage dans la compétition professionnelle l'an dernier et termine à la troisième place de sa catégorie. C'est bien mais pas suffisant pour celle qui en sport notamment a développé un bel appétit pour la compétition.

« J'ai l'esprit de compétition depuis que je suis petite – raconte-t-elle – j'en ai fait en badminton pendant longtemps. Aujourd'hui, mon objectif c'est d'arriver en phase nationale des Worldskills. En menuiserie, la dernière femme sélectionnée c'était il y a vingt ans ; dépasser ça pour moi, c'est ma principale motivation ! »

Une envie que partage son entourage familial mais surtout professionnel au sein des Compagnons du Devoir. Elise est soutenue, portée par le collectif et encouragée à chercher des partenaires. En effet, son métier nécessite plus d'outillage que d'autres disciplines et si pour sa première participation, elle a pu s'entraîner avec des outils d'emprunt, l'idée pour 2027 est d'acquérir ses propres outils. Elle pourrait ainsi s'entraîner plus facilement, plus souvent et arriver plus sereine aux épreuves.

« Je n'ai jamais eu de modèle dans ce métier ;

j'espère être le modèle de quelqu'un un jour ! »

Son projet a séduit les clubs Soroptimist de Bretagne où les différentes déléguées de Rennes, Vannes et Lorient-Quimperlé se sont mobilisées pour la soutenir. Le 18 juin dernier, à Rennes, c'est un chèque de 5000 € qui lui a été remis lors d'une soirée destinée aussi à mettre en avant la place des femmes chez les Compagnons du Devoir. « Les femmes doivent cesser d'avoir peur de ne pas être à la hauteur ; la société ne peut qu'en tirer des avantages » a estimé en préambule la représentante des clubs Soroptimist de Bretagne.

La section rennaise des Compagnons compte actuellement 25 jeunes femmes en menuiserie, charpente, métallerie, boulangerie, maroquinerie, sellerie notamment, réparties sur trois lieux d'apprentissage : Rennes, Saint-Malo et Fougères. Anaïs, en formation de serrurerie-métallerie, estime que la présence des femmes a « sauvé des métiers ». De son côté, sa collègue Marlène déclare : « je n'ai jamais eu de modèle dans ce métier ; du coup, j'espère être le modèle de quelqu'un un jour ! »

Compagnons2Les apprenties comme leurs accompagnateurs présents ce soir-là le reconnaissent : les femmes « apportent de la nuance » dans les groupes de travail, une « autre façon de voir les choses » une « diversité de caractères ». Au sein des « maisons », les internats qu'elles partagent avec les garçons, beaucoup plus nombreux bien sûr, elles sont souvent les premières à prendre des responsabilités ; « et quand il faut prendre des décisions, elles sont là pour faire avancer les choses » se réjouit l'un des représentants de la maison de Rennes.

« Si on commence à s'adapter au boulot, on va se faire marcher dessus ;

on est là, il faut faire avec ! »

Si pour les jeunes, la mixité dans les métiers comme dans les lieux de vie est « la norme », les jeunes femmes ne décrivent pas non plus une image parfaitement idyllique de leur situation. Dans les entreprises où elles travaillent comme auprès des client.e.s leur présence n'est pas toujours évidente.

« Chez les Compagnons, c'est plutôt égalitaire » témoignent-elles. Mais auprès des collègues, notamment les plus âgés, c'est parfois difficile de s'imposer. L'une d'elles regrette l'absence de vestiaire destiné aux femmes dans son entreprise. Une autre souligne l'accueil peu chaleureux d'un client qu'elle a entendu dire à ses collègues de ne « pas laisser les femmes prendre le travail des hommes ».

Toutes, cependant, entendent bien occuper pleinement la place qu'elles ont choisi. « Si on commence à s'adapter au boulot, on va se faire marcher dessus ; on est là, il faut faire avec ! - défend l'une d'elles – de toute façon, le sexisme il est partout, pas seulement dans les métiers du bâtiment ! »

Elise, elle, se réjouit d'avoir toujours trouvé sa place dans les entreprises où elle a pu travailler. Même si généralement, elle est la seule femme de l'équipe et que durant sa formation, elles n'ont toujours été que deux dans sa promotion pour entre quinze et vingt garçons. Entreprise accueillante, collègues bienveillants, elle reconnaît sa chance. Elle ne se dit pas non plus gênée d'être appelée menuisier. Si la féminisation du métier lui importe, celle de son nom l'indiffère. Elle est fière d'être menuisier comme elle est satisfaite de devenir compagnon !

Elise n'a pas fini son tour de France ; ce sera le cas lorsqu'elle aura produit son chef-d’œuvre. A ce moment-là seulement, elle sera vraiment « compagnon du devoir » et se verra attribuer un nouveau nom formé à partir de son prénom, de sa région d'origine et de son métier. En attendant, elle reste Alsacienne ; une fille de l'Est qui entend défendre les couleurs de l'Ouest aux prochaines compétitions de la Worldskills.

Geneviève ROY